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Fragment IX
Élias Letelier

Par le seau fragile

d'une procession végétale,

de pichet en pichet, lentement l'eau

monte par les murs solides

du rectangle ministériel où j'habite,

et, épuisés de guetter le même acte,

mes yeux restreints à ce sommet

confondent la passion de la mémoire

et troublent la physionomie du destin.

 

Où est la réalité ?

 

Dans les gonds stériles de l'ambre

je suis inondé d'éléments sans sens,

et, rare, dans cet épisode de poterie suspendue,

je cherche le miracle secret d'autres yeux,

mains et mots mystérieux

qui inventent une aube sans interruption,

et, dans un acte,

entre les heurtoirs sans visages,

énumèrent chaque angle sans lumière.

 

Distant de la verticalité de cette prison,

dans un grenier sans confins,

j'explore une identité sans frusques,

et, convaincu d'être

ce que par des coups ils niaient,

j'assume l'exercice d'être libre

et donne nom au quantum qui tomba dans le vide

puis réapparut mal informé

dans un autre lagon,

sans se souvenir de son épuisante trajectoire.

 

Qui suis‑je ?

Qu'est ce que je fais dans cette fente ?

Comment suis-je monté à ces latitudes ?

 

Tant de configurations

qui viennent au vertige de mon âme,

m'usent dans cette balançoire,

je ne peux définir qui je suis.

 

Mon creuset insiste pour rêver

avec des tordus canifs d'autres terres

et la mâchoire cassée d'une Linotype

qui, de trop déchiffrer la connaissance de l'homme,

décéda avant la dernière composition.

 

Où est la réalité ?

 

Il n'y a rien !

Il n'y a personne !

Je suis seul !

 

Du vertige à l'image en état de suspension,

il y a une tannerie frisée dans les interrogations,

où se suspendent les traces d'autre sève

comme les décombres du paysan qui s'est voilé

dans la cactée ivres de l'absence ;

sans nom

ni baiser d'adieu.

 

 

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Histoire de la Nuit. Montréal : l’Hexagone, 1999

ISBN 289006-619-3